A propos de ce blog

C'est durant ma petite enfance que j'ai découvert l’œuvre de Georges Brassens, grâce à mon père qui l’écoute souvent durant les longs trajets en voiture. Sur la route des vacances estivales, j'ai entendu pour la première fois Le Petit Cheval alors que je n'avais que 4 ans. C'était en août 1981. Au fil des années, j'ai découvert bien d'autres chansons. Dès l'adolescence, Georges Brassens était ancré dans mes racines musicales, au même titre que Jacques Brel, Léo Ferré, Barbara et les autres grands auteurs-compositeurs de la même génération. M’intéressant plus particulièrement à l’univers du poète sétois, je me suis alors mis à réunir ses albums originaux ainsi que divers ouvrages et autres documents, avant de démarrer une collection de disques vinyles à la fin des années 1990. Brassens en fait bien entendu partie. Cet engouement s’est accru au fil du temps et d’évènements tels que le Festival de Saint-Cyr-sur-Morin (31/03/2007) avec l’association Auprès de son Arbre. A l’occasion de la commémoration de l’année Brassens (2011), j’ai souhaité créer ce blog, afin de vous faire partager ma passion. Bonne visite... par les routes de printemps !

J'ai rendez-vous avec vous

"Chaque fois que je chante une chanson, je me fais la belle." Georges Brassens

mardi 9 mai 2017

Quelques notes avec Brassens : entretien avec Joël Favreau

Quelques semaines après la parution de son livre Quelques notes avec Brassens, Joël Favreau nous donnait rendez-vous un samedi après-midi dans une brasserie du 13e arrondissement de Paris. Le quartier de Léo Malet et décor du neuvième tome des Nouveaux Mystères de Paris : la Place d’Italie, la Butte-aux-Cailles, le Quartier de la Gare, le Pont de Tolbiac… C’est dans ce cadre que nous évoquons avec Joël ses souvenirs avant, avec, mais aussi après Georges Brassens. Un grand merci à lui pour sa disponibilité, sa gentillesse, ainsi que la richesse de l’entretien qu’il nous a accordé.

• Avant de rencontrer Georges Brassens, quelle était ton approche de lui et de son œuvre ? Il faisait naturellement partie de tes goûts musicaux car, déjà, au collège de Saint-Flour (15), tu interprétais certaines de ses chansons comme Le gorille et Les sabots d’Hélène à l’occasion de fêtes de fin d’année.

Joël Favreau : "Oui, c’était une évidence pour moi. La question ne se posait pas. Mais, à cette époque, j’avais souvent du mal à apprendre les paroles. Comme je le raconte dans le livre, c’est mon frère qui, le premier, m’a "donné le mode d’emploi." D’ailleurs, Maxime [Le Forestier] dit que c’est souvent quelqu’un qui vous initie à Brassens. La transmission ne se fait pas spécialement par les gens, mais plutôt de personne à personne. Quoique, avant, j’entendais tout de même souvent ses chansons qui passaient durant la première partie, avant l’entracte, dans un cinéma très sympa du quartier de Montparnasse et qui n’existe plus aujourd’hui. Il s'appelait: le Studio Parnasse, c'était, je crois, le premier cinéma d'art et d'essai. Cela remonte au début des années 1950, à l’époque des premiers 78T de Brassens"

• Parlons du jazz, qui est l’un de tes grands centres d’intérêt musicaux. Djuri Cortez, que tu avais rencontré au Bar vert, t’a transmis son savoir en jazz manouche. Par la suite, tu as effectué un certain nombre d’improvisations de jazz sur scène. Tout cela t’a facilité les choses pour entrer dans les chansons du "Bon Maître."

J.F. : "Absolument ! D’autant plus que lui en était nourri. Pour moi, il était d’ailleurs un chanteur de jazz : sa manière de "se balader" sur le tempo, son interprétation avec des décalages par rapport à l’accompagnement en attestent. Et puis la plupart de ses chansons pourraient être des standards de jazz. Certaines le sont, d’ailleurs. Jacques Brel disait à ce propos : "Croyez-vous vraiment que si Sidney Bechet joue du Brassens, c’est pour les paroles ? [rires]"

• Quels échanges as-tu eu avec lui sur cette passion commune et particulièrement au sujet de l’œuvre de Django Reinhardt ?

J.F. : "J’ai été un grand admirateur de Django. On était même quelques-uns. D’ailleurs, cela me rappelle un peu une anecdote… désolé pour la digression [rires] : Brassens disait souvent : "Moi, de mon temps, on était à peine 10% des jeunes à s’intéresser vraiment à la chanson. C’est-à-dire qu’on allait écouter, lorsque passait une émission à la radio, on était tous réunis autour du poste. Aujourd’hui [il disait cela il y a quarante ans], les choses n’ont pas changé. Mais comme on demande l’avis de tout le monde sur le sujet, tout le monde décide et donc forcément la plupart des gens qui ne sont pas intéressés." Je trouve que c’est une assez bonne explication des aberrations en terme de choix de programmation dans les médias. Pour en revenir à Django, on n’en parlait pas beaucoup, mais en session de travail, sa musique s’est imposée à nous comme une évidence. Lorsque j’ai proposé la ritournelle pour La Princesse et le Croque-Notes, la citation de Bouncin’ Around [il fredonne l’air], c’était vraiment pour moi une réminiscence. C’est marrant parce que c’est le genre de coïncidence qui m’arrive aussi. Il se trouve que j’avais envie de le proposer et ça correspondait vraiment à l’esprit de la chanson, tu vois… des personnages plus ou moins marginaux… je trouvais que ça allait bien, comme couleur, avec le texte. Enfin, c’est ça qui me paraissait le plus important."

• As-tu initié d’autres ritournelles semblables ?

J.F. : "Non, je ne crois pas. C’est la seule fois où j’avais quelque chose de ce style-là à proposer.  A ce sujet, tu vois, j’ai écrit dans le livre que Georges était un peu tyrannique, c'était une tentative d'humour qui m’a valu quelques commentaires [rires. En fait, quand je lui ai demandé pour la première fois ce qu'il voulait que je fasse dans ses chansons, il m'a répondu: "ce que tu veux"]. C’était une manière décalée de dire que, quand même, il avait des idées assez précises. Les ritournelles, pour moi, s’intégraient aux chansons de manière évidente. Longtemps avant de le rencontrer, quand on se baladait entre copains, on chantait en marchant [il fredonne un air] et ça faisait naturellement partie de la chanson. Quand il me disait : "Là, est-ce que tu voudrais bien jouer un truc qui ressemblerait vaguement à ça [sur Don Juan et Cupidon s’en fout], après tu fais ce que tu veux. » C’était quelque chose d’incontournable. Avec Mimi Rosso aussi, il avait peut-être des échanges semblables. Mais toujours en proposant, jamais en donnant des ordres."

• Lorsqu’il donnait des indications durant les répétitions, comme ce fut le cas par exemple pour la Supplique, Les passantes, Don Juan et Cupidon s’en fout, l’inspiration lui venait-elle parfois durant travail en studio avec Pierre Nicolas et toi-même ?

J.F. : "Non, je ne crois pas. On travaillait ensemble à Santos-Dumont avant d’y aller. Et avec Pierre Nicolas aussi. C’est dans ce genre de moments que j’ai négocié avec lui pour Les passantes. On alternait, pour les accompagnements. Et c’est là que Brassens lui a demandé si, au début de chaque strophe, il pourrait jouer ce fameux fa dièse "que savourent tous ceux qui n’ont pas des oreilles de lavabo" dixit René Fallet. [voir Quelques notes avec Brassens p.59] Vous avez vu ce que cela donne lorsqu’il le joue à l’archet [il fredonne la mélodie et mime en riant les contorsions mélodiques que Nicolas avait alors dû exécuter]. Sur le moment, je me poilais en l’entendant ! Et lorsque j’ai réalisé l’album Ils chantent Brassens, j’ai fait jouer la partie à l’archet par un violoncelliste de jazz, Jean-Charles Capon qui s’en est magnifiquement bien tiré. Et ça allait beaucoup plus naturellement. Ce n’était pas exactement ce que faisait Nicolas mais c’était dans le même esprit."

Georges Brassens et Maxime Le Forestier chantent Les passantes au Grand Échiquier (Antenne 2) du 31/05/1979

• Peux-tu  nous raconter comment ta collaboration en studio avec Georges s’est trouvée plus importante qu’avec ses autres seconds guitaristes ?

J.F. : "Je ne peux pas dire comment cela se passait avant mais je crois avoir été le premier à m’adresser à lui lorsque je trouvais qu’il ne chantait pas juste. Du fait des problèmes auditifs qu’il avait. Je me souvins des visages horrifiés de l’entourage, comme si j’avais commis un blasphème. Lors de la première tournée qu’on a faite [en 1966], Georges n’avait pas sa sono. Et lors de l’incident au théâtre des Célestins à Lyon, le premier jour de la tournée avec ce technicien qui s’était enfermé dans sa cabine parce qu’il ne voulait pas monter le son de la voix malgré nos demandes répétées, Georges ramait beaucoup parce qu’il ne s’entendait pas. Pour la tournée suivante, celle de 1973, il avait sa propre sono. C’était des colonnes assez étroites, avec plusieurs haut-parleurs. Il y en avait deux pour les retours… c’était plus facile pour lui mais bon, ce n’était pas le confort non plus. On n’a pas idée de ce que c’est, parce que maintenant, il y a plus de facilités techniques même pour la guitare. Tu joues toujours juste, à la guitare, parce que tu peux placer un accordeur sur le manche. Même avec une guitare sèche. Et ça te donne tout de suite le son juste, même si il y a du bruit autour. Tandis qu’avant, avec un accordeur placé devant la guitare, on obtenait la bonne fréquence, mais avec les bruits parasites en plus [rires]. A l’époque, Georges n’avait pas tout ça a donc fait les choses un peu à la spartiate. Ce n’était pas si confortable que ça."

• Pour passer à un thème, disons humoristique, on sait que Brassens avait la manie des surnoms pour ses proches. Et, par exemple, Pierre Nicolas était devenu "Grippe-chaussettes", "La famine", ou encore "Cheval du fleuve." Et toi, as-tu eu un surnom autre que "Galopin" ?

J.F. : "Je n’ai jamais pu le savoir. Cela m’étonnerait que j’aie fait exception à la règle mais personne ne me l’a dit. "Galopin", c’est quand j’arrivais chez lui mais il le disait à d’autres aussi : Louis Nucera, Philippe Chatel… C’était sa façon de nous dire bonjour !"

• Pour rester dans l’humour, car on en note énormément et on rit même parfois aux éclats au fil des pages de ton livre…

J.F. : "[rires] C’est pour les variantes ?"

• Pas seulement. Il y a aussi ces locutions fines et plus ou moins féroces et/ou impertinentes que tu distilles dans les différents chapitres. C’est sans doute une influence de Georges, qui savait aussi très bien manier cet art ?

J.F. : "J’espère ! La citation de Prévert [nous évoquons aussi Fatras (1966) avec la fameuse "Dans chaque église, il y a toujours quelque chose qui cloche."] par exemple, c’était dans le cadre d’un devoir de français où il fallait parler de ce sujet. Aussi ai-je pu la placer facilement dans le livre. En tout cas, je suis ravi de ce ressenti."

• Il y a aussi Pierre Desproges qui disait : "Si vous parlez à Dieu, vous êtes croyant. S’il vous répond, vous êtes schizophrène."

J.F. : "[rires] J’ai un copain qui disait : "Je ne suis pas schizophrène. Et moi non plus."

• Nous avons vraiment mauvais esprit ! [rires]

J.F. : "Bien sûr, il faut avoir mauvais esprit !"

• Lorsque tu as signé chez Saravah, tu as participé à plusieurs spectacles avec Areski, Brigitte Fontaine mais aussi Jacques Higelin. Peux-tu nous en dire plus sur ta collaboration avec lui ?

J.F. : "Eh bien c’était à une époque où il n’était pas très bien dans sa peau parce qu’il n’avait pas encore trouvé sa vraie place dans le milieu artistique. Je l’avais rencontré alors qu’il venait chez Bernadette, jouant de temps en temps de la guitare dans son restaurant. Il a commencé à faire des spectacles alors qu’il n’était pas encore tombé dans le rock’n’roll qui lui a donné une mentalité, une pêche qu’il n’avait pas avant. Alors il naviguait entre le comédien et le chanteur improvisant à tout rompre… A l’époque, c’était ça, tu vois. Quand il était en forme, tu pouvais lui laisser les clés du théâtre, il prolongeait et c’était formidable. S’il n’était pas en forme, sa prestation en pâtissait et il s’enterrait. Mais je l’ai vu quand même au Concert-Pacra [devenu à l'époque le Music-hall du Marais] en 1968. J’étais avec Moustaki. Nous étions calmes au milieu de la tempête : Higelin a fait un numéro mémorable ! Il crachait sur le public qu’il chauffait et qui en redemandait. A la fin, il a "embarqué" les spectateurs qui sont sortis avec lui dans la rue ! Je crois qu’il les a emmenés à "l’assaut" de l’Élysée où quelque chose dans le genre… Mais c’était "Hans le joueur de flûte", tu vois. Il avait vraiment un charisme extraordinaire  quand il était au mieux de sa forme. Un soir de concert, on partageait une chambre d’hôtel, on allait chacun notre tour à un balcon qui donnait sur une place publique et on a fait un discours marrant où on haranguait un peu la foule [rires]. Et puis là, il s’était un peu lâché en disant [il prend l’accent alsacien] : "Mes parents voulaient que je sois Charles Trenet." Et puis voilà, quoi. On n’a jamais été vraiment très proches. Mais je l’aimais bien, je l’écoutais et apprenais énormément en faisant un spectacle avec lui. C’était quelqu’un qui, à l’époque, semblait être complètement bordélique, mais il avait une technique et un talent d’improvisation. Il sortait plein de trucs qu’il avait écrits et certainement préparés et il disait : "Dans un spectacle, il faut bien sûr improviser, mais il faut toujours avoir des points de repère afin de pouvoir retomber sur ses pieds si quelque chose ne fonctionne pas." Et ça, ce sont des leçons que j’appréciais. Je l’ai revu il n’y a pas longtemps. On venait de faire chacun un spectacle de notre côté et on s’est croisés, dans le même train. On est descendus à la même gare. Et en passant dans un couloir, on a vu une affiche avec une vieille femme toute ridée. C’était sans doute pour une quelconque ONG. Et il me dit : "Tiens, regarde ton public !" Je lui ai répondu : "Non, c’est ton affiche ! [rires]"

• Évoquons la fameuse visite chez Jacques Favino, dont une séquence filmée a été diffusée sur Antenne 2 dans l’émission Le petit dimanche illustré (1975). On y voit le maître des lieux présenter ses différents types de guitare, que font sonner Brassens mais aussi Maxime Le Forestier. Peux-tu nous en dire plus sur le célèbre luthier ?

J.F. : "Outre cette séquence, on allait bien sûr régulièrement chez Favino pour faire effectuer diverses réparations sur nos instruments ou pour des achats. Pour ma part, j’avais 17 ans lorsque je m’y suis rendu pour la première fois. Et, je ne crois pas l’avoir raconté dans le livre, mais j’avais acheté une guitare électrique pour faire du jazz. Une très belle demi-caisse. Je l’avais prêté à Philippe Chatel qui ne me l’a d’ailleurs jamais rendue [il s’exprime sur un ton ironique]. Et puis, 6-7 ans après, j’étais passé sur une guitare folk avec Colette Chevrot. Je l’ai amené à Favino pour des réglages. Lorsque je lui ai demandé combien je lui devais, il m’a répondu : "Monsieur, chez nous, les guitares sont garanties à vie." C’est Colette Chevrot qui a fait venir Brassens chez lui. Et peu de temps après, Colette a apporté à Favino une guitare esquintée pour la faire réparer. Au moment de régler, on a tenté de s’interposer mais, pour Favino, il n’était pas possible de faire payer quelqu’un qui lui avait "amené M. Brassens [rires] !" Chez Jacques Favino, c’était assez chouette. Au départ, tu croises une espèce d’église improbable, du type du XVIIe siècle ou un truc dans le genre. Tu rentres, et là, tu sens déjà les bois qui sèchent. Ensuite, tu montes un escalier en colimaçon très étroit, et tu arrives directement dans l’atelier en ayant sous les yeux plein de stock de bois. L’ambiance typique de l’artisanat. J’ai plusieurs guitares de Favino que j’ai toujours précieusement gardées. C’est quelqu’un qui a expérimenté, inventé des trucs comme cette guitare réversible [construite pour Enrico Macias], tu vois. On pouvait jouer aussi bien d’un côté que de l’autre et ça a d’ailleurs beaucoup intéressé un musicien américain qui a repris l’idée."

• Brassens faisait peu d’émissions de variété durant la première moitié de sa carrière, à l’exception des captations de concerts en public. Comment s’y est-il progressivement mis et comment faisait-il ses choix ?

J.F. : "Je ne sais pas du tout. Je crois que certains devaient peut-être finir par obtenir son accord à force d’insister. Et je crois qu’avec Chancel, par exemple, comme Georges appréciait ses émissions, il y est venu plusieurs fois."

• Pour rester dans le même sujet, lorsque tu as participé à plusieurs émissions avec Maxime Le Forestier qui a contribué à te mettre le pied à l’étrier en tant qu’auteur-compositeur-interprète, on t’a vu par exemple en direct de Epinettes et guimbardes, de Jacques Ordines, en 1972. Tu accompagnais Maxime qui chantait San Francisco. Jean-Michel Caradec était aussi de la partie.

J.F. : "Oui, et quand Maxime est "sorti de l’ombre", il donnait des spectacles dans de très grandes salles pour l’époque, 2000 à 3000 personnes. Et il avait imposé des places à bas prix. Il affichait complet et il invitait des artistes qu’il aimait bien à venir chanter quelques chansons et Caradec était souvent venu. Il ramait et n’a jamais pu vraiment décoller. Mais je ne le connaissais pas beaucoup."

• Pour revenir un peu au jazz, que peux-tu nous dire plus sur le fameux Giants of jazz play Brassens ?

J.F. : "On s’est lancés dans cette aventure avec Moustache et les Petits Français puis les musiciens américains [Joe Newman, Eddie Davis, Harry Edison, Cat Anderson et Dorothy Donegan] qui l’entouraient. Ils ont improvisé des arrangements sur une série de chansons mais je ne crois pas qu’il était prévu que Brassens joue avec eux au départ. Sauf pour Élégie à un rat de cave, qu’il avait écrite et composée pour la circonstance. Mais d’un autre côté, il s’éclatait tellement ! Il me disait : "Pour la première fois, je peux regarder le manche de ma guitare, voir ce que je fais avec mes doigts !" De mon côté, j’apprenais sur le moment ce que j’allais jouer. Je ne peux pas dire les autres m’aient vraiment aidé… Le premier album a été enregistré à Paris, le second [Hampton, Salvador, Clark Terry, Moustache et leurs amis jouent Brassens (1983)] à Nice, je crois."

• En évoquant tes souvenirs des évènements de 1968, tu cites en regard, le texte très suggestif de ta chanson Et nous, dans la foule. Comment une idée de chanson vient en toi et quelle est la part de l’influence de l’écriture de Brassens dans tes textes ?

J.F. : "Pour ce qui est de l’influence de Brassens, comme je le dis souvent, je préfère être influencé par lui que par beaucoup d’autres, mais disons qu’il y a tout de même le souci de ne pas trop dire n’importe quoi sauf exprès. Autrement, tu sais, j’ai tellement d’autres influences… Il y a aussi une certaine exigence d’écriture, au niveau versification. Par exemple, quand il a écrit A l’ombre des maris, au moment de l’enregistrer, on répétait et il m’a dit - Je n’ai pas la citation exacte mais ça donnait…
 

(…) S’attarde en compagni’ de son nouvel amant,
Que la nurse est sorti’, le mari à la pêche,
C’est moi, pauvre de moi ! qui garde les enfants.

Il m’a dit : "j’avais commencé par écrire : "S’attarde avec son nouveau chevalier servant." La rime était plus intéressante, plus riche, avec: "c’est moi qui garde les enfants". Mais j’ai préféré changer pour la clarté du sens." Et là, ça m’a fait réfléchir parce que je me suis dit : "Tiens, d’accord il est exigeant sur la versification mais il n’hésite pas, lorsque c’est important, à s’éloigner un peu de cette rigueur."

• Pour plus de clarté…

J.F. : "Pour plus de clarté mais aussi pour appuyer son propos. Il y a des fois même où ça ne rime pas du tout. Mais s’il se permet ça c’est que le reste du temps… [rires] Enfin, tu vois, quoi. Il a modifié des choses plein de fois et, en 1976, il a fini par avoir des problèmes pour mémoriser. Du fait des nombreuses versions de ses chansons."

• On a vu plusieurs fois où, dans ses concerts, Georges s’emmêlait un peu les pinceaux et ça plaisait au public !

J.F. : "Ah oui, ils sont très friands de ça !"

• On ressent le plaisir que tu prends à rendre hommage à Brassens dans tes récitals, ne serait-ce qu’avec la chanson Les cadenas ou bien encore l’émouvante séquence de la Supplique ou l’on peut t’écouter jouer les contre-chants que tu as composés. Comment est revenue à toi l’idée puis la mise en œuvre du projet qu’avait eu Georges de réenregistrer l’album éponyme avec la seconde guitare qui manquait jusqu’alors ?

J. F. : "Il m’en avait parlé dès 1966. Il m’avait donné des indications et m’avait parlé de son projet de le faire avec moi. S’il n’a pas donné suite c’est que sur le moment, il ne pouvait pas et puis ce n’était pas possible vis-à-vis de Mimi Rosso. Par la suite, Georges avait toujours une urgence plus grande avec ses nouvelles chansons. Et l’idée m’est revenue je ne sais trop comment, mais je ne suis dit que ça valait le coup. Tu sais qu’il y a un fétichisme qui veut que les commémorations se fassent pour des anniversaires qui sont des multiples de 10 ou de 5. On commémore un peu à 5 ans, mais beaucoup à 10. Et là, c’était… les 30 ans de sa disparition. Alors je me suis dit que la maison de disques allait, comme d’habitude, sortir une nouvelle version de l’intégrale et peut-être cela vaudrait le coup de défendre l’idée de Georges et de la réaliser, 45 ans après. Au final, ils ont accepté et m’ont donné les moyens de le faire. La sortie a été simultanée et ils ont défendu beaucoup plus ardemment une énième compilation. Et peut-être que les médias ne s’y intéressaient pas parce que, pour eux, c’était une œuvre de musicien au sens strict, qu’ils voient hiérarchiquement placé en dessous d’un chanteur. Après, l’album est tout de même sorti en CD séparé. J’en étais très content puis, quand j’ai voulu en racheter pour les vendre à la sortie des concerts, ils n’en ont plus produit… Bon, il existe encore au sein de la nouvelle intégrale…"


• Pour rester dans ce style de question, cette fois au sujet de l’album Ils chantent Brassens, avec Francis Cabrel et consorts, quelle était l’ambiance des sessions d’enregistrement ?

J.F. : "Très bonne ! Mais il faut dire que c’est vraiment grâce à Cabrel que ça a démarré. Quand je lui ai demandé et il m’a dit [il prend l’accent lot-et-garonnais] : "Tous les ans, une radio me propose de faire un truc sur Brassens, et cela ne donne jamais rien. Là, si c’est toi qui t’en occupes, oui, d’accord." Après il y a eu évidemment Maxime. Ça allait de soi car il fait partie de la famille. Les autres demandaient qui participerait et ont aussi donné leur accord. Duteil n’a pas donné suite parce que j’avais été son musicien et peut-être n’avait-il pas trop envie que je le dirige. Je le comprends, c’est légitime. Et Higelin m’a dit qu’il ne souhaitait pas chanter du Brassens. Il ne voyait pas ce qu’il pouvait apporter."

• Justement, ça nous avait étonné, en lisant le livre, d’apprendre qu’Higelin n’avait pas…

J.F. : "Non, il m’a dit : "Tu peux me demander de chanter avec des zoulous ou un orchestre de cornemuses, pas de problème, mais Brassens, je ne vois pas." Il ne se sentait pas de le faire. Et il avait assez raison parce c’est quand même quelqu’un d’extraverti et Brassens ne collait pas du tout avec sa personnalité. Il faut laisser "parler" les chansons de Brassens. On ne peut pas faire de numéro dessus sinon, c’est ridicule. Certains le font mais, à mon avis, c’est un contresens."

• Il y a aussi Renaud qui, en plus de Maxime, est un bon interprète de Brassens…

J.F. : "Oui, moi j’aime bien la couleur de son interprétation [il illustre son propos en fredonnant le début de Celui qui a mal tourné], qui colle tout à fait au personnage. Après, je n’ai pas entendu son album tout entier. Mais de toute façon, ce qu’il y a avec les chansons de Brassens et qui rend les choses difficiles pour les subsistants, les interprètes dont je fais partie maintenant parce que… ce n’était pas mon projet au départ mais je le suis devenu aussi par la suite… c’est que les chansons de Brassens sont tellement chouettes que, quel que soit l’artiste qui s’y attelle et qui ne les massacre pas trop, ça va plaire aux gens parce qu’à la base, les chansons plaisent, tu vois. Alors, un organisateur de spectacle peut se dire qu’il peut prendre des amateurs parce que ça lui coûtera moins cher. Pourquoi irait-il dépenser plus alors que les gens ne verraient pas la différence ? Enfin si, certains la voient. Mais on en revient au ratio 10% - 90% dont on parlait tout à l’heure."

• Pour conclure cet entretien, nous savons que tu t’es lancé dans la création du spectacle Brassens, Dieu et moi. As-tu, en plus de cette tournée, d’autres projets d’hommage musical à Georges Brassens ? Si oui, lesquels ?

J.F. : "Eh bien, là, il se trouve que j’ai été récemment sollicité plusieurs fois : dans les Pyrénées Orientales, un groupe de gens que je ne connais pas encore bien et qui souhaitent me faire participer à un spectacle sympa durant plusieurs jours, d’autres qui vont faire quelque chose en Belgique… J’ai aussi accompagné Pierre de Gaillande qui s’est produit à Strasbourg et je me suis régalé. Il m’avait déjà invité à New-York et j’en ai aussi de très bons souvenirs. J’ai également développé un projet où je tourne des concerts tout seul. C’est une autre façon intéressante de voir les choses, de faire un travail sur moi-même. Justement, ce concept Brassens, Dieu et moi, c’est une façon de tenter de montrer comment Brassens m’a aidé à essayer de devenir un peu moins con. D’abord, il m’a donné quelques bases pour prendre du recul sur pas mal d’idées reçues. Après, de mon côté, j’avais quand même toujours pas mal de questions qu’il m’a aidé à porter plus loin. Il m’a également aidé à rencontrer d’autres personnes qui m’ont permis de m’enrichir toujours plus. Et ça, c’est… il reste toujours très présent dans la mesure où on peut toujours tomber sous des emprises très discutables quand on est dans ce genre de recherches parce qu’on est un gibier… J’essaye de me libérer des idées reçues, y compris des idées antireligieuses. Peut-être qu’au sujet du premier homme, si l’on essaye de voir ça en langage symbolique, il y a des choses à apprendre. Savoir s’il ne pourrait pas y avoir… comment dire… un éveil, au-dessus de la condition ordinaire que nous avons. Et ça m’intéresse, de par les divers enseignements que j’ai reçus. Pour en revenir à Brassens, Il nous aide à avancer sur notre chemin. Mais c’est notre chemin, pas le sien. Et c’est ça qui est formidable parce que, c’est de la vraie générosité."

• C’est vrai qu’il n’a jamais imposé sa façon de voir les choses. Il se refusait d’indiquer à qui que ce soit…

J.F. : "Absolument ! Même dans toutes ses interviews, on remarque, on ressent la prudence dont il faisait preuve dans ses propos. D’ailleurs, quand je lui ai demandé des conseils d’écriture, il m’a répondu : "Moi, je n’ai pas de conseils à te donner. Tout ce que je peux te dire, c’est comment je m’y prends." Pour moi, c’est un homme qui nous a transmis des choses par des chansons." Il disait qu’il écrivait des chansons pour des gens qui aiment passer un bon moment…"

• Par modestie…

J.F. : "Oui, et puis aussi sur scène, lorsqu’il chantait une chanson gaillarde, on le voyait aux expressions de son visage, surtout lorsqu’il prononçait un gros mot…"

• Je crois que François Morel avait dit que ça faisait un peu partie d’un jeu de scène. On dit un gros mot et on regarde un peu ailleurs… et c’est justement ce qui plaît !

J.F. : "Bien sûr ! C’est de la complicité avec le public. Et en même temps, il se démarquait pour dire : "Je suis comme ça."

• Au tout début de sa carrière, ce genre de choses était parfois mal pris. Lorsqu’il arrivait à Brassens de prononcer un gros mot en aparté, les gens croyaient se faire insulter alors qu’en réalité, il s’invectivait lui-même.

J.F. : "Ça, c’est bien possible, tu vois. Surtout à la Villa d’Este (j’y suis passé avec Colette Chevrot et les conditions n’étaient pas spécialement plaisantes). Les gens discutaient, riaient, pendant qu’il chantait. Ce qui ne devait pas être facile pour lui et je le comprends. Ça a même peut-être dû se produire à d’autres endroits. Du fait de ses difficultés d’appréhension lorsqu’il débutait en chantant quelques chansons, comme ça, il avait certains traits qui ne plaisaient pas forcément. On a du mal à s’imaginer les exigences, la mentalité du public de l’époque !"

Interview : Sébastien Lesné, Christian Mela
A la relecture : Joël Favreau

1 commentaire:

  1. Beau travail comme d'habitude ! Mes félicitations à vous deux, Sébastien et Christian.
    Je confirme pour Maxime Le Forestier qui est venu à Agen au milieu des années 70, quand je m'occupais de la culture à la mairie : dans son contrat il nous avait précisé le prix des places pour le public, 10 francs.

    RépondreSupprimer